Faut-il dire adieu aux cigognes ?
Les enfants d'aujourd'hui ne croient plus que ce sont les cigognes qui apportent les bébés. Certains s'imaginent sans doute que la cigogne n'existe pas, car, même au zoo, il est difficile de voir cet oiseau, familièrement représenté sur les faire-part de naissance, avec son plumage de neige, ses ailes bordées de noir, son bec et ses pattes rouges.
Pourtant, cet animal légendaire était jadis commun à tous les pays d'Europe. A chaque printemps, les cigognes arrivaient d'Afrique par bandes étincelantes pour s'installer sur un toit de leur choix. Mais aujourd'hui, pour quelque raison mystérieuse, elles ont abandonné tous ces pays, les uns après les autres.
Il se peut que dans quelques générations, cet oiseau aimé de tous ait disparu et que seul son nom et son nid lui survivent. Car un nid de cigogne n'est pas un nid ordinaire, destiné à ne durer qu'une saison. C'est une véritable tour de ronde, jalousement défendue par des générations de propriétaires qui ajoutent, chaque année, quelque chose à l'édifice, lequel finit par former un cylindre de brindilles entrelacées, mesurant près de deux mètres de hauteur et plus d'un mètre de largeur. Une construction aussi lourde, et exposée à tous les vents, doit reposer sur une base solide. Un toit de chaume, le rebord plat d'un corps de cheminée, une tourelle médiévale constituent l'emplacement idéal.
La Bible raconte qu'elles nichaient sur les cèdres du Liban. Mais cet oiseau, l'un des plus humain qu'ils soient, a depuis longtemps lié son sort à celui de l'homme, qui se plait à lui donner protection sur son toit.
Obervons une mère cigogne en train de couver patiemment dans son nid. Son oeil sombre luit, immobile. L'animal est apparemment d'un calme parfait. Mais au déclin du jour, renversant sa tête, elle tend son long cou et se met à scruter le ciel en tous sens. Le mâle apparait enfin. Au moment de se poser, il déploie ses pattes comme l'avion sort son train d'atterrissage. Puis battant des ailes pour freiner sa vitesse, il se pose au bord du nid, lève son bec vers le ciel et le fait claquer cérémonieusement en guise de salut. La femelle se dresse et se livre à une musique analogue.
Ceux qui connaissent le mieux les moeurs des cigognes prétendent qu'un couple qui se retrouve, même pour la cinquantième fois de la journée, ne manque jamais de se livrer à des manifestations de politesse. Quant aux jeunes, dès qu'ils sont d'âge à être initiés aux bonnes manières, ils apprennent à se dresser dans le nid chaque fois que rentre l'un de leurs parents, à pointer leur bec vers le ciel et à faire claquer leurs mandibules. Les cigognes ont été considérées à travers les âges, comme le symbole de la fidélité et de l'amour entre époux. Tous ceux qui les ont vues s'accoupler vantent l'étrange gravité, le calme et la douceur de leur comportement.

Le mâle se balance avec de lents battements d'ailes angéliques puis, ramenant ses ailes toutes droites l'une contre l'autre, au-dessus de sa tête, il les laisse doucement descendre et recouvrir le nid comme un édredon de neige. Car c'est dans le domaine ancestrale du nid et non du sol, comme la plupart des oiseaux, que les cigognes accomplissent le rite sacré qui perpétue la race.
La nourriture que le couple distribue à ses cigogneaux se compose de grenouilles, de petits serpents, d'escargots, de grillons, de sauterelles, de souris, de taupes... Le butin est déposé au milieu du nid, et la nichée se le dispute allègement.
Mais chaque année, un nombre croissant de nids restent vides. Comment expliquer cette disparition progressive ? Certains dangers sont visibles. Beaucoup de cigognes périssent électrocutées au contact des fils à haute tension. D'autres sont tuées par des chasseurs impitoyables. Mais bien avant qu'existent les périls modernes, les cigognes avaient mystérieusement commencé à se faire plus rare. Il est possible que l'espèce soit sur son déclin, atteinte de fatigue interne biologique, d'un affaiblissement de la fécondité.
Et pourtant, quand elle enfonce son bec rouge dans le doux plumage de son poitrail en vous lançant une oeillade noire, pleine de sagesse, la cigogne semble détenir des secrets connus d'elle seule. Souhaitons qu'ils l'aident à surmonter ses tribulations, quelles qu'elles soient, et que son existence se prolonge aussi longtemps que celle de la race des hommes, ses amis.
Donald Culross Peattie.
Extraits de mon grand livre des animaux